In the Mood for Love
France / Hong- Kong 2000
Traduction française du titre original : " Les années fleuries " Générique :
Réalisation, scénario et production : Wong Kar-waï Interprétation : Maggie Cheung Man-yuk : Mme Chan
Tony Leung Chiu-waï (prix d'interprétation masculine, sélection officielle, Cannes 2000) : Mr Chow
Rebecca Pan : Mme Suen
Musiques : Shigeru Umebayashi Michaël Galasso

 

Bref synopsis :
Deux couples emménagent le même jour dans des appartements voisins. Leurs conjoints respectifs deviennent amants. Madame Chan et monsieur Chow tentent de comprendre cette trahison et de reconstituer son processus. L'originalité de la démarche du réalisateur est d'avoir construit son film, non pas sur la liaison adultérine, mais sur le lien qui naît entre ces deux êtres délaissés. Wong Kar-waï nous montre l'évolution de cette relation mais aussi la prégnance du groupe social (à travers le personnage de la logeuse : madame Suen).

Analyse musicale :

Générique de début
Très souvent les débuts de film révèlent le point de vue du cinéaste, il sont des manifestes : " voici le cinéma que je fais "
Dans ce générique de début, l'absence de son est longue et impressionnante. Elle impose au spectateur le sentiment d'attente, du temps qui s'écoule, ces sensations sont vécues par le spectateur. (Lettres blanches sur fond rouge, couleur du drapeau chinois)
W. Kar-waï, avant même que le film ne soit commencé, nous imprègne déjà du rythme et de l'atmosphère générale de son œuvre : L'importance de l'image, de la couleur.
le silence
l'absence
l'attente
le temps qui passe

Début de film :
Pas de musique mais bruitages de la vie quotidienne

Etude des différentes musiques

A) Le thème principal du film (musique " off ").
description :
1) Un ostinato* rythmique très simple
2) ostinato dans la nuance forte
3) le thème mélodique au violon solo

Liens entre le thème principal et les images :
1ère apparition du thème principal :
Mme Chan et Mr Chow ne se connaissent pas mais se croisent dans un espace exigu. Quelques exemples : · Mr Chow dans son bureau
· Mme Chan à l'hôtel
· scène dans la chambre de l'hôtel
· elle pleure sur son épaule

B) thème de la scène : les ruines du temple d'Angkor Vat (musique " off ")

C) les musiques latino-américaines : trois chansons occupent une véritable fonction dans ce film.
1) Elles matérialisent (sur un plan sonore) de nouveaux lieux mais aussi l'évolution du lien entre les deux personnages :
2) Les trois chansons
3) Il s'agit de chansons
4) Les paroles de ces chansons prennent la place des non-dits du film.

D) Une musique résolument " in "

E ) générique de fin


Conclusion :
Nous pouvons nous étonner de la prépondérance des musiques occidentales dans ce film. Il y a à cela quelques explications.

Si vous souhaitez lire l'analyse musicale de ce film, il suffit de cliquer sur l'enveloppe animée et je vous ferai parvenir les infos que vous souhaitez.

 

Brigitte Boëdec, 2003.

 


2.
Pour compléter ce qui vient d'être dit, j'aimerais rattacher ce film à l'univers de Wong-Kar Wai, auteur dont l'oeuvre possède une très grande cohérence, et dont les films partagent les mêmes thèmes, les mêmes choix esthétiques, la même utilisation de la musique, considérée comme un élément narratif à part entière.

Ce que dit Brigitte sur le rôle de la musique et des sons dans In the Mood et sur le mélange des musiques occidentales et asiatiques est tout à fait juste, et se vérifie dans Nos années sauvages (1993), Les Anges déchus (1996), Chungking Express (1994)et Happy Together (1997), autres réussites du réalisateur. Tous parlent du déracinement, tous évoquent Hong-Kong comme une ville en transit, d'où les personnages ne cessent de partir, de revenir, tous fascinent par leur manipulation de l'espace et leur rapport étrange au temps. Le cinéma de WKW se saisit avec bonheur de multiples les techniques de prises de vue (ralenti, flous, déformation des couleurs et des plans, montage audacieux...) son utilisation du son et de la musique (voix-off, bruits du quotidien, musique off et "in") participe pleinement d'un style où tout est discontinuité, ruptures narratives, ellipses, intrigues parallèles...

1. Mélanges
WKW mélange et "recycle" beaucoup de styles musicaux. Ainsi les chansons d'amour de In The Mood... sont-elle chantées, en Espagnol, par... Nat King Cole ! On retrouve cette impression de mélange musical et culturel dans Happy Together : il n'y a pas plus déracinés que Tony Leung et Leslie Cheung, deux homosexuels de Hong-Kong qui tentent de vivre une passion nouvelle en Argentine. Pour accompagner leur passion chaotique, WKW Mélange, dans les musiques off et in,* les tangos apasionados d'Astor Piazzola (qui bercent avec mélancolie la relation tumultueuse des deux personnages), le rock de Frank Zappa et la musique pop (Happy Together est le titre d'une chanson des Turtles qui conclut le film et le retour à Hong-Kong d'un des personnages - choix original s'il en est d'associer ce tube américain au "retour au pays", sur des images accélérées de la vie quotidienne de la ville).**
Chungking Express s'achève aussi sur une version asiatique (?) du tube "Dreams" du groupe irlandais Cranberries, autre preuve de ce mélange incessant. Il raconte un jeu de cache-cache "spacio-temporel" entre une serveuse, un jeune homme et une hôtesse de l'air (le départ, l'absence sont ici aussi des thèmes importants).

2. Ouvertures
Pour revenir sur le début de In the Mood for Love, comparons-le un instant avec les autres oeuvres du cinéaste. Les films de Wong-Kar Wai commencent à peu près tous de la même manière : sans autre musique que celle des bruits du quotidien, parfois accentués, hypertrophiés, ou encore accompagnés du commentaire-off d'un des personnages.
Exemple : la scène d'ouverture de Nos années sauvages : dans le bar d'un stade de foot désert et mais bruyant (les murs résonnent des rumeurs lointaines d'un match), on entend le bruit violent et exagéré des cageots de bouteilles manipulés par une serveuse (Maggie Cheung, déjà), auquel s'ajoute celui des pas de Leslie Cheung, qui s'apprête à l'aborder, dans ce qui sera le début d'un rituel amoureux ; s'y superposent le tic-tac d'une horloge (répétons-le, l'écoulement du temps est une donnée essentielle de toute l'oeuvre de WKW, un élément insaisissable que les personnages tentent maladroitement de maîtriser). Puis changement de plan brutal : un travelling lent sur une forêt de palmiers, accompagné par une mélopée exotique lancinante (ce travelling mystérieux ne trouvera son explication qu'à la fin du film).
Même
début pour Fallen Angels, qui s'ouvre sur la voix off d'un tueur qui explique son travail avec une "associée" qu'il ne rencontre jamais. Viennent ensuite des mouvements torturés de caméras suivant des personnages en mouvement, perdus dans une incroyable variété de sons (bruits de stations de radio sans cesse changées, bruits de la circulation, de cuisine, etc...)



Sans aller plus loin - c'est assez sommaire, mais on pourrait écrire un livre sur la richesse sonore des films de WKW et leur articulation avec les images - ces prologues portent bien la marque de WKW, et nous installent dans un monde sonore riche et complexe, témoignant à chaque fois de la difficulté des relations amoureuses entre des personnages emportés dans le mouvement du monde et du temps insaisissable.

 

Laurent Goualle

*Wong-Kar Wai, bien avant Almodovar dans Parle avec elle, a eu l'excellente idée d'utiliser la version de Cucurrucucu Paloma de Caetano Veloso dans Happy Together, pour accompagner un long mouvement de caméra sur un paysage de chutes d'eau, destination rêvée que les deux amants n'atteindront jamais ensemble.

**A noter ausi que certains plans de taxis préfigurent ceux de In the Mood for Love